Fertilité des sols : un levier d’économies d’énergie et de résilience en agriculture

Échange avec Florian Baralon, expert en transition agroécologique et spécialiste de la fertilité des sols pour Les Vergers d’Agalae

"Les gains de fertilité des sols et les économies d’énergie ne reposent pas sur un levier unique. Il faut aussi considérer le système ferme, et plus largement le collectif et de l’écosystème de l’agriculteur dans son ensemble."

Parler d'agriculture moderne et de fertilité du sol, c'est aussi parler un peu d'histoire. Depuis les années 1950, la montée en puissance du machinisme agricole a profondément transformé les systèmes de production. À partir de 1960, on assiste à une forte dégradation de la qualité des sols causée par l’augmentation du poids des machines, la profondeur du travail du sol et le remembrement des parcelles, qui supprime des haies et des zones humides. Dans le même temps, la disparition de l’élevage et le retournement de prairies riches en carbone pour augmenter les surfaces cultivables ont appauvri la fertilité des terres.

Pendant plusieurs décennies, ces évolutions sont restées peu visibles, jusqu’à ce que des travaux menés notamment par le CIRAD dans les années 1990, interrogent le rôle de ces pratiques dans la baisse de la fertilité des sols. Ils réintroduisent les réflexions sur la réduction du travail du sol, la couverture végétale et la matière organique. Aujourd’hui, face à la prise de conscience des défis climatiques, le sol revient au centre des réflexions dans les exploitations. Leur fertilité, leur capacité physique, chimique et biologique à soutenir la croissance des plantes cultivées, est devenue un enjeu majeur pour les exploitations.

Pourquoi la fertilité des sols est-elle un enjeu central de l’agriculture aujourd’hui ? En quoi travailler sur la qualité des sols en agriculture peut-il constituer un levier d'économie d'énergie ?

Florian Baralon : “Face aux changements climatiques actuels, la fertilité des sols est avant tout un levier de résilience en réponse aux périodes de stress que les cultures peuvent subir. En effet, les périodes de climat extrêmes sont de plus en plus fréquentes tout au long de l’année : sécheresse, fortes chaleurs, pluies intenses… Face à cela, un sol fertile permet de stocker l’eau et les nutriments, ce qui permet aux cultures de mieux résister à ces périodes de stress.

Face à ces fluctuations climatiques, l’objectif n’est pas de gagner en rentabilité ou en performance grâce à l'amélioration de la fertilité de son sol, il s’agit de gagner en robustesse. Un sol robuste permet de conserver une certaine constance dans les cultures face aux situations climatiques extrêmes et fréquentes. 

Lorsque l’on entame une démarche de changement de pratiques pour améliorer la fertilité de ses sols, plusieurs leviers sont envisageables : le passage du labour au semis-direct, la mise en place de couverts végétaux, réaliser des apports de matière organique…  Ce qu’il est intéressant de constater c’est que toutes ces actions permettent en parallèle d’agir sur la consommation énergétique des exploitations agricoles, notamment le GNR mais aussi l’énergie nécessaire à la production d’engrais de synthèse et de pesticides.

En réalité, nous échangeons ces énergies fossiles par de l'énergie solaire, directement restituée au sol (couverts végétaux, broyats, composts, lombrics).

Par exemple, le semis d'une culture céréalière en labour et reprise avec le combiné  consomme en moyenne 50L/ha. En optant pour le semis direct, on ne consomme plus que 5L/ha. La consommation de GNR est divisée par 10. 

Au-delà du carburant, la fertilisation constitue non seulement un autre levier majeur d’économies d’énergie, mais également un poste de potentiel d’économie financière pour les exploitations agricoles.

D’après le RICA 2020, pour les exploitations céréales-oléoprotéagineux, les charges en engrais atteignent en moyenne 22 100 € par exploitation et 171 €/ha, soit 15 % des charges de l’exploitation. Selon l’ADEME, une optimisation des apports d’azote peut permettre d’économiser en moyenne 35 kg d’azote minéral par hectare. Cette réduction correspond à près de 525 kWh économisés par hectare. À l’échelle nationale, l’optimisation de la fertilisation azotée et la meilleure valorisation des engrais organiques pourraient permettre de réduire de 20 % la consommation d’énergie indirecte liée aux engrais pour l’agriculture française.

Finalement, il s'agit de remplacer les intrants, les énergies externes, par les capacités intrinsèques du sol à produire. C'est la définition de la fertilité du sol.”

Quels sont les freins potentiels pour un agriculteur qui souhaite engager un changement de pratiques ?

Florian Baralon : “Avant d’engager un changement de ses pratiques, un agriculteur est confronté à plusieurs freins que l’on peut regrouper en 4 catégories : les freins économiques, techniques, organisationnels, ainsi que les freins culturels et sociaux. 

Les premiers freins auxquels se heurtent généralement les agriculteurs, sont les freins économiques. L’évolution des pratiques nécessite des investissements dans du matériel spécifique : équipements pour la gestion des matières organiques, semoirs pour les couverts végétaux, outils de destruction des couverts. Prenons l’exemple du semoir : pour un outil de 3m, il faut généralement compter 30 000€ (10 000€ pour 1m). C’est une somme qui peut constituer un obstacle majeur dans la démarche. Les achats mutualisés à l’échelle d’un collectif peuvent être une solution intéressante. 

Autre exemple pour reconstituer la fertilité du sol : les apports de matières organiques. Pour relever de 1% la matière organique du sol, il faut compter 100T/ha de compost de déchets verts, à 35€/T soit 3500€/ha. 

Au-delà de l’aspect financier, cette transition demande un investissement en temps et en réflexion pour l’agriculteur : pour trouver de la matière organique, des biostimulants ou des semences de couverts végétaux, pour identifier des prestataires, pour réagencer son système de culture… Ces questionnements représentent une charge mentale qui peut freiner le passage à l’action.

À mon sens, il y a deux leviers majeurs pour accompagner ce changement : les formations, pour monter en compétence et gagner en autonomie, et le conseil. Il faut accompagner les agriculteurs tant sur le plan technique, qu’humain et psychologique pour sécuriser l’expérimentation de nouvelles pratiques, valider de nouveaux itinéraires techniques et les déployer à grande échelle. Le conseiller représente un filet de sécurité qui simplifie la transition agroécologique. 

D’autre part, il peut y avoir quelques facteurs organisationnels bloquants. Par exemple, pour un agriculteur qui souhaite effectuer un changement de pratiques et diversifier sa production, une question se pose : sa structure d’achat (coopérative/négoce) est-elle en capacité de trier mes associations de culture ? Si la structure en est incapable, et que l’agriculteur ne dispose pas d’autres débouchés adaptés, les évolutions de systèmes sont fortement réduites. 

Enfin, il existe des freins propres à l’environnement culturel et au cercle familial de l’agriculteur. Les pressions économiques liées à la charge financière familiale peuvent influencer la prise de décision. L’agriculteur peut également subir des pressions extérieures, notamment de la part des voisins. En s’engageant seul dans une transition, il peut éprouver un sentiment d’isolement. C’est ici que le collectif peut agir. Réaliser cette démarche en groupe, c’est pouvoir être entouré et partager ses retours d’expérience. C’est un levier primordial dans la transition agroécologique.  

Bien entendu, tous ces freins ne s’appliquent pas systématiquement à chaque exploitation. Ils sont en réalité très fluctuants, et varient selon les spécificités de chaque ferme et les périodes de vie de l’agriculteur.” 

Auriez-vous un exemple concret d’accompagnement d’un agriculteur ayant conduit à des résultats significatifs sur la fertilité de ses sols ? Comment cela s'est il traduit sur les consommations énergétiques des/de l'exploitation ?

Florian Baralon : “Je pense à un accompagnement mené pendant cinq ans auprès de groupes d’agriculteurs dans les monts du Lyonnais. Sur le territoire, on retrouve des sols peu épais et très sablonneux ; ces agriculteurs étaient donc historiquement dépendants d’intrants pour maintenir leurs rendements. Nous avons travaillé à la reconception du système dans son ensemble en mobilisant plusieurs leviers. Les agriculteurs ont mis en place une plateforme collective avec la Cuma pour broyer les déchets verts de la Communauté de communes et les épandre sur leurs parcelles, afin d’augmenter les apports de matière organique. Ils ont également réduit le travail du sol, en abandonnant une partie du labour et en testant des techniques comme le scalpage (1) pour faciliter l’implantation de méteils (2).

Leur réflexion est très intéressante, puisqu’elle s’est opérée à deux échelles. D’une part individuellement, avec le travail de chacun sur son exploitation. Et d’autre part collectivement, avec la mutualisation du matériel, le fonctionnement en lien avec les collectivités locales pour les ressources…

À travers cet exemple, on voit également bien que les gains de fertilité des sols et les économies d’énergie ne reposent pas sur un levier unique. Il faut considérer le système ferme, et plus largement le collectif et l’écosystème de l’agriculteur dans son ensemble.”

  1. Dans les systèmes en Agriculture Biologique de Conservation (ABC), l’utilisation du scalpeur permet de travailler le sol très superficiellement pour gérer les adventices et les repousses des cultures ou encore détruire les prairies sans labour. 
  2. Les méteils, aussi appelés mélanges CERPRO, sont des cultures composées d’une à quatre céréales (comme du blé, du seigle, de l’orge, du triticale ou de l’avoine) en association avec une ou deux légumineuses (comme la vesce, le pois fourrager ou la féverole). Le tout est semé en même temps et récolté encore vert pour servir de fourrage aux animaux d’élevage, notamment les ruminants.

Crédits photos : Marguerite Legros

Ils parlent de nous

Découvrir une sélection d'articles sur Fabacéé

Vous êtes une structure d'accompagnement de groupes d'agriculteurs (CUMA, CIVAM, Chambres, GAB...) ?

Fabacéé

16 Place des Quinconces 33000 Bordeaux

FABACÉÉ © 2025 - Tous droits réservés.

Réduisez vos dépenses énergétiques

16 Place des Quinconces 33000 Bordeaux

FABACÉÉ © 2024 - Tous droits réservés.